« Madame, ici le Docteur B., j’ai une patiente qui a perdu son mari il y a un an. Elle ne va pas bien du tout et je crois que votre groupe de parole pour personnes en deuil(*) lui ferait du bien. Seulement, elle ne conduit pas le soir, accepteriez-vous de la rencontrer chez elle ? »
C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’Adèle, un bel après-midi de fin d’automne où le soleil, s’il éclairait le ciel, paraissait à jamais éteint dans le cœur de cette femme qui se tenait raide sur son fauteuil, triturant inlassablement son mouchoir, puis commençant peu à peu à parler, à libérer un peu de sa souffrance, laissant aux mots choisis, et aux silences qui parlaient d’eux-mêmes, le soin de dire sa peine, sa solitude, sa culpabilité, sa détresse.
Un chagrin comme le vivent ceux qui ont perdu l’être aimé. Mais un chagrin unique, tant il prend la couleur de ce qu’ont vécu et partagé les êtres.
Oui, Adèle, ce jour-là, s’est mise à parler. Peut-être pour la première fois depuis le départ de Roger, du moins de cette manière-là et moi, pour la première fois aussi, j’expérimentais la force des silences, résistant à la tentation de les peupler d’inutiles mots.
Ce fut une rencontre magique. Un pur instant de partage, un moment de vérité, de douceur, d’émotion, de compassion, où nous nous reconnaissions l’une et l’autre, dans notre épreuve commune (j’avais moi-même perdu mon époux quatre ans auparavant). J’avais surtout quelque chose de précieux : j’avais du temps, pour elle qui en avait tellement trop.
Venue avec la casquette « groupe de parole pour personnes en deuil », voilà que je repartais avec celle d’ « Espérance et Vie »(**), puisque, tout naturellement, Adèle s’était mise à me parler de sa foi en Dieu et de l’espérance qui l’aidait à vivre, malgré tout.
Nous nous sommes quittées sur un sourire, une pression sur l’épaule et sur une embrassade chaleureuse mais surtout, je me souviens, sur un regard qui disait déjà notre amitié naissante…
Tout est alors allé très vite ! Après quelques visites, quelques appels, Adèle a accepté de devenir trésorière d’ « Espérance et Vie – Dordogne », acceptant ainsi, je crois, de se remettre dans le chemin de la vie. Puis, en mai 2007, nous sommes parties, avec une autre amie (et dont je vous raconterai peut-être notre rencontre, une autre fois !) au rassemblement national de notre mouvement, à Lourdes.
C’était le premier voyage d’Adèle sans lui…
Là-bas, Adèle a parlé, partagé, prié, pleuré, écouté. Mais elle a ri aussi, tant il est vrai que notre mouvement n’est pas un « club de pleureuses » comme on l’entend dire parfois !
Un matin, avec quelques amis, nous avons même eu la surprise de découvrir que les rides d’Adèle s’estompaient (pour ma part c’est la première fois que je faisais cette expérience chez quelqu’un !)
Et Adèle est revenue… Complètement aphone, après avoir dit en quatre jours ce qu’elle n’avait pas pu dire en dix-huit mois…
Mais aussi avec quelque chose de nouveau au fond des yeux : une petite lumière qui venait à présent éclairer son cœur comme sa vie, son présent comme son avenir. Un désir de vivre aussi, - et de lui survivre, avec quelques premiers petits projets, qui, même modestes, l’emmènent sur le chemin de la paix !
Et puis un jour Adèle a proposé d’aller rencontrer des personnes seules dont le veuvage était plus récent. Elle donne, Adèle… Avec discrétion. Avec beaucoup d’amour.
Moi, je retrouve Adèle avec toujours beaucoup de joie et d’émotion, riche de notre amitié, même si plus de trente ans nous séparent ! Et à chaque visite, je la découvre plus droite, davantage « debout », avec plus d’allant et nous nous quittons toujours sur un vrai et beau regard !
* « Le deuil, si on en parlait… » : Groupe de bénévoles pour l’écoute et le soutien des personnes en deuil. Accueil chaque 2ème mercredi du mois, de 20H à 21H30, chez Mme Péneaud - 44, rue Maurice Ravel - 24100 BERGERAC ( 05 53 24 23 09 )
** Mouvement chrétien pour les premières années du veuvage.
Responsable diocésaine : Marie-Pierre Maillou - « Monsacou » 24520 Lamonzie-Montastruc Téléphone : 05 53 23 36 48 - Aumônier : Père André Béhague.
