Cimetière. Grisaille. Rectitude des allées. Désert si peu souvent fleuri. Parures colorées en ce temps de Toussaint.
Solitude extrême du cimetière.
Mais, de temps en temps, au détour des allées désertées, la rencontre d’un allié.
Pas lent et appliqué. Bouquet serré contre son cœur. Arrosoir de fraîcheur ou balai du grand nettoyage de Toussaint.
Souvent mains vides et cœur serré. Chagrin silencieux et grave. Marche hors du temps.
Ainsi vont les veilleurs, les « endeuilleurs », à la rencontre de leurs chers disparus.
On devine une présence, on s’entraperçoit entre les stèles, on se salue discrètement, ce que l’on ne ferait pas dans la rue.
Alliés réunis pour une même cause. Pause au milieu de l’agitation de la ville. Gratuité des gestes et des offrandes.
Ici sont réunis, reliant terre et Ciel, dans une même volonté, les âmes en peine.
Je me souviens de ce vieil homme qui se trouvait souvent là quand j’allais me recueillir sur la tombe de mon Bien-aimé. Le dos voûté, le corps penché vers la tombe, le visage sans doute fixé sur le propre regard figé de porcelaine de son épouse.
J’ai souvent eu envie de m’avancer vers lui mais ne l’ai jamais fait. J’aurais aimé partager avec cet inconnu quelques mots, quelques silences, peut-être aussi quelques larmes.
Mais il ne vient plus, ce compagnon de souffrance. Peut-être a-t-il rejoint sa Bien-aimée. De temps en temps, je me recueille sur cette tombe inconnue, m’attendant à y découvrir un jour un nouveau portrait de porcelaine.
En ce temps de Toussaint, des dizaines de familles envahiront le cimetière, réunis pour honorer leurs défunts. J’ai longtemps pensé que cette tradition avait un côté un peu hypocrite tant le sanctuaire est vide pendant le reste de l’année ; à présent, je me dis que cela est déjà bien, cette sortie familiale, cette volonté de recueillement et, à l’heure où les familles sont souvent dispersées, cela n’est déjà pas si mal.
Pour ma part, j’aime ce moment où je m’éclipse du traditionnel repas de famille pour ce temps de solitude et de prière pour la bénédiction des tombes. J’aime ces regards échangés entre tous ces alliés, cette complicité dans la foi et le souvenir. Rassemblés pour les Absents et qui fait de ce lien, une force. Tous unis dans un même amour pour nos disparus si présents aux yeux de Dieu.
L’autre jour, j’ai croisé un jeune homme, un arrosoir plein à la main et qui m’a proposé d’arroser les pots de la tombe familiale, bien secs en cet été aride.
Nous avons échangé quelques mots sur la meilleure façon de protéger nos plantes et nos fleurs du soleil puis, petit à petit et en quelques mots très simples, nous avons évoqué nos Absents, ceux pour qui nous étions là, lui pour son frère jumeau, mort du sida, moi pour mon époux (« mon papa », a précisé doucement ma plus jeune fille). Nous avons dit, dans une grande simplicité, combien ils nous manquaient.
Instants fugaces de complicité dans la tristesse, instants de vérité. Relations authentiques. Communion des gestes, des mots et des solitudes entre alliés.
Côtoiement éphémère et vrai de l’autre.
Mon Dieu, comme cela nous humanise. Profondément.
Mon Dieu, comme cela nous rend frères.
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